Etre et ne pas être : une autre manière de penser, une autre manière d'agir
La philosophie réunionnaise est née de la rencontre de l'Histoire et de la Géographie de l'île, du métissage et du marronnage et des luttes propres à La Réunion. Elle s'appuie sur des concepts comme la batarsité, le contournement, la capacité d'être dans plusieurs états à la fois pour proposer un école de conduite basée sur des valeurs de liberté, d'égalité et de fraternité et une école de pensées pour entrer en dialogue avec les grandes traditions philosophiques. Ces concepts sont développés dans ce site et nous proposons également un espace de dialogue avec notre intelligence artificielle en recommandant de garder un esprit critique et réservé.

Etre et ne pas être
I
Tout au long de notre Histoire, nous avons emprunté. Nous avons emprunté des épices, des saveurs, des arômes, nous avons emprunté des mots de France, de Madagascar, de Chine, nous avons emprunté des morceaux de légendes, des musiques, des croyances.
Nous avons emprunté mais surtout nous avons apprêté. Emprunter et apprêter c’est le pendant du métissage et du marronnage. C’est bien à ce niveau que se situe la philosophie réunionnaise.
Nous empruntons et apprêtons de manière à réaliser une synthèse harmonieuse. Il en va ainsi de la cuisine réunionnais » où aucune saveur ne pend le pas sur les autres. Cette recherche de l’équilibre est toujours permanente et quotidienne. Au-delà des rougails et caris traditionnels, il y a par exemple le pain, bouchons, frites, gratiné qu’on appelle comme par dérision un américain. Il y a aussi le gâteau tison à la papaye confite ou encore cette petite entreprise du Tampon, le Yabar où un jeune couple de yab et de malbar est à la recherche de nouveaux produits dans la lignée de la cuisine réunionnaise.
Cette préservation de la synthèse relève parfois du sacré. Nous avons les gardiens du temps qui veillent sur nos trésors culinaires. Tansyon pangar mèt safran dan brèdes mourong.
Nous empruntons et nous apprêtons de telle manière à résoudre les contradictions. Nous Réunionnais, nous sommes dans l’Océan Indien, en lien avec les îles et les pays voisins mais en même temps, nous sommes du Nord de par notre citoyenneté française. Nous avons cette compétence particulière de pouvoir habiter deux mondes en même temps. Nous avons fait nôtre la formule de Philippe Delerm : « Ailleurs est un pays d’ici ». Cette résolution des contradictions par la philosophie réunionnaise, nous la trouvons également dans nos pratiques religieuses. Nous pouvons être catholique, tamoul et pratiquer le service Kabaré. Il n’y a là, pour nous Réunionnais, aucun paradoxe dans la mesure où il y a « in sèl Dié mé plusieurs zadorations ». Le fondement de la philosophie réunionnaise peut se définir par la formule « Etre et ne pas être ».
La langue réunionnaise est un autre miroir où se donne à voir la philosophie réunionnaise. On emprunte et on apprête de telle manière que nous changeons la signification des mots, et pour citer Daniel-Honoré nous procédons par aphérèse et prosthèse c’est-à-dire que d’un côté on élimine la voyelle initiale « habitation devient bitation » et de l’autre on ajoute une consomme « Oiseau devient zoizo ». Dans notre kozé, nous mettons l’accent sur l’action. Nou préfèr dir mi kour en montant plutôt que je descends en courant. La langue créole porte en même temps le masculin et le féminin et avek l’article lo, le masculin ne l’emporte pas sur le féminin. On dit lo boug, lo madam.
Dans la langue créole, le singulier et le pluriel coexistent. « Boug-la la perd son klé ». On ne sait s’il s’agit d’une seule clé ou de plusieurs. Mais l’aspect remarquable de la langue créole c’est le décloisonnement. Il existe des classes grammaticales avec les noms, les verbes, les adjectifs, les adverbes et autres. En Français à quelques exceptions près, ces classes grammaticales sont étanches mais pas dans la langue créole. Par exemple, dobout peut être aussi bien un verbe qu’un adverse ou qu’un adjectif.
Cette capacité de la philosophie réunionnaise du décloisonnement explique aussi la façon dont nous organisons les rencontres improbables. Si Einstein a montré dans sa théorie de la relativité que le temps et l’espace sont liés, nous avons de notre côté rapprocher le visible et l’invisible. Le dedans et le dehors. Nous avons un dialogue permanent avec le monde des morts et des esprits sur lesquels nous veillons par nos prières et nos offrandes dans le service kabaré. En retour, les âmes du purgatoire nous réveillent le matin quand nous devons nous lever tôt, nous guérissent ou nous préviennent d’un danger.
La philosophie réunionnaise est de nature fractale c’est-à-dire que l’unité porte le tout et le tout est dans l’unité. Nous sommes à l’image d’un flocon de neige ou d’un chou-fleur où chaque élément est à l’image de l’ensemble. Ainsi Chacun d’entre nous porte en lui les composantes de la société réunionnaise. Nou lé toute nation. Chacun d’entre nous est à la fois kaf, malbar, yab, parce que nous pensons de la même manière, nous créons de la même manière, nous mangeons et prions de la même manière. Ce qui fait dire à Danyel Waro : kan i atak anou an blan, nou répond an malbar, kan i atak anou an malbar nou réponn en Kaf. On est et on n’est pas.
Parce que nous sommes multiples, chacune de nos créations s’écrit au pluriel. Nous sommes des insulaires, mais pour paraphraser Alain Lorraine, nous pensons en archipel et nos créations sont multipolaires. Nous avons fait nôtre cette injonction de Pesoa : « sois pluriel comme l’univers » Prenez le maloya : c’est une danse, une musique mais aussi un rituel. Et comme la musique est un cri qui vient de l’intérieur, selon Bernard Lavilliers, le rythme du maloya est à l’image de notre identité multiple, une musique qui est à la fois binaire et ternaire. Ce même maloya d’origine africaine, puise ses sources d’inspiration dans les légendes indiennes. Dodo Sia la kaz la pa moin mi dodo pa est un épisode de l’épopée du Ramayana. Le jardin créole est un espace floral bien sûr mais elle est également un espace médicinal et magique avec le ti ouèt, le margosier ou encore les chandelles rouges qui poussent de chaque côté du barreau. Le moringue est un art martial mais aussi une musique, une danse, et un hommage aux ancêtres.
Nos comportements sont aussi à l’image la philosophie réunionnaise. Avec le marronnage qui est fondamentalement un acte de résistance, nous avons appris l’art du contournement. Il ne s’agit pas d’une fuite dans les cirques, les ramparts ou les pitons. Nous dékil pa, nou dékal. Nous faisons un pas de côté, on faufile, on trik. Dans la philosophie réunionnais prévaut le concept du sans forme pour éviter de donner prise à l’adversaire. Cela se traduit par une imprécision de l’espace et du temps. Mi abit pa tro loin, lot koté la ravine. Mi ariv, ni tard pa, talèr, dan in nestan. C’est aussi pour ne pas se dévoiler qu’on évite de parler avec les mots. Pour le philosophe français François Julien, : parler cela va sans dire.
Il ne faut pas se tromper : nou koz bokou mé nou koz avek, nout mizik, nout maloya, nout silens, nou koz an barok. Nou koz langaz kan nou lé an tras kan nou lé transporté avec les tam-tam des tambours sacrés, avec le roulèr. Ce comportement du contournement, du faufilage, du lokashièt est en concentré les fondamentaux de l’art de la guerre du Sun Tzu. Nous sommes aussi tous de ce point de vue des orientaux.
Notre philosophie est une philosophie moderne. Elle apporte une réponse aux problématiques au choc des religions, au choc des cultures. Elle est le cantique des quantiques. Etre dans deux états à la fois, être comme la particule élémentaire, à la fois onde et corpuscule, habiter plusieurs mondes en même temps, savoir changer de point d’observation, prendre des contours ; voilà quelques principes qui caractérisent la philosophie réunionnaise.