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Ascenseur pour le septième ciel

  • 1 août 2023
  • 4 min de lecture



Un sourire en tranche de papaye. C’est l’image fugace qu’on aurait retenu de Philippe Bouillon si on l’avait croisé ce vendredi soir dans les couloirs du cinquantième étage de la Tour Montparnasse. Tout guilleret, il venait juste de refermer la porte de Samsic Facillity, balançant sa besace cuir comme un élève au sortir de l’école. Il avait réussi son pari : obtenir la validation d’une campagne de communication new style. Une révolution pour sa société de services peu encline aux réseaux sociaux. Il pensait à Tik Tok, Instagram, Hellojam devant l’ascenseur tout en rêvant à la folle soirée qui l’attendait. One, rendez-vous chez Events pour une « bière party » avec les copains ; two, direction le stade de France où, c’est sûr, Mbappé allait marquer deux buts contre l’OM et last but not least, virée chez les petites femmes de Pigalle. « Alcool, football et sexe, what else ? » se félicitait Philippe, un grand brun trentenaire.

Impatient, Il regarda machinalement sa rolex, une Sky Dweller. L’ascenseur tardait. Et il y eut soudain ce parfum. Un bouquet d’arômes délicates, de sensualités troublantes et d’un je ne sais quoi de romantique de haute couture. Philippe jeta un coup d’œil discret sur le côté. Elle se tenait droite dans son blazer marron - pantalon assorti – de femme d’affaires et ses talons aiguilles. Des cheveux blonds sur les épaules, quelque chose d’oriental dans la silhouette. Philippe pensa à Faye Dunaway dans l’Arrangement. Un genre de femme démesurément captivante et terriblement dissuasive. La porte de l’ascenseur s’ouvrit et ils se frayèrent un chemin entre un groupe de Chinois affublés de leur masque FP2 d’un blanc immaculé.

Sûr de sa séduction latino, Philippe en temps ordinaire n’aurait pas hésité à entamer la conversation avec sa voisine dont l’épaule l’avait frôlé un instant. Mais en la circonstance, il n’avait rien du Kirk Douglas d’Elia Kazan et filait doux, intimidé. De quoi avait-il donc peur ? Peut-être de cet aspect d’intellectuelle raffinée qu’elle dégageait sans faire exprès. « Ecoute-t-elle du Henri Dutilleux quand elle relit Bourdieu ou un story-board de Fellini, est-ce le genre de truc qui la fait se lever la nuit ? » s’interrogeait Philippe en chantonnant in petto Vincent Delerm. L’ascenseur avait amorcé sa descente. Il fallait bien qu’il tentât une approche. Et si sans avoir l’air, il lui effleurait la main ? A peine formulée, il en rejeta aussitôt l’idée. Ne serait-elle pas une ardente partisane du mouvement #Me Too et ne prenait-il pas le risque de se faire prendre à partie pour harcèlement sexuel ? Philippe ne tenait pas à figurer dans le catalogue des féministes de « Balance ton porc » et n’aurait pas supporté d’être cloué au pilori en place publique.

Mais peut-être aussi que sous l’apparence de la femme libérée perçait cette fleur bleue de Diane Tell, prête à faire construire pour son amant une villa à Bergame ? L’ascenseur s’arrêta au trentième étage. On entra. On se serra. Philippe sentait à présent la chaleur de son bras gauche contre le sien. Ne s’était-elle pas appuyée intentionnellement contre lui ? Il ne saurait le dire mais c’était le moment où jamais de saisir sa chance. Il s’apprêta à entamer une conversation de balivernes quand elle prit les devants pour parler au monsieur, façon lord anglais, debout de l’autre côté d’elle. Sa voix avait du Nathalie Dessay quand elle chante Nougaro. Ni grave ni haut perchée, posée comme il faut dans l’entre-deux. Philippe se reprocha son manque d’audace. C’était décidé, dans un instant, il sortirait avec elle de l’ascenseur, l’aborderait sans autre forme de procès, lui dirait des choses imbéciles, par exemple qu’elle avait des yeux révolvers, un charme indicible et que pour l’oublier, il n’y avait rien à faire. Nouveau temps d’arrêt. Entrée et sortie de personnes anonymes. Elle était toujours là, muette à présent, presque divine dans son indifférence de statue.

Touchée par sa grâce, Philippe ne porta guère attention à ce parfum raffiné du cèdre de Liban, un brin subtil qui s’efforçait de se faire une place dans ce milieu confiné. Il n’avait d’yeux que pour la svelte silhouette de sa compagne d’ascenseur. Il l’avait noté avec bonheur. Elle n’avait pas les fesses plates des Bretonnes mais un « merveilleux petit cul en trompette » avec la promesse de la « mappemonde du bonheur ». Il avait toujours aimé Pierre Perret et sa gouaille grivoise et gauloise. Le rez-de-chaussée en approche, il était prêt à l’abordage, son cœur de pirate en bandoulière. Soudain, au premier étage, l’ascenseur s’arrêta. Petit tangage de mouvement de foule. Bousculade. Il l’avait bêtement perdue de vue. De quel côté était-elle partie ? Il prit à droite. Personne. Retourna sur ses pas pour finalement apercevoir une porte d’un taxi qui se refermait sur des talons aiguilles. « Quel con ! » s’apostropha-t-il en se frappant le front.

Dans l’escalier qui l’amenait à la sortie, le cèdre du Liban refit surface. Il se retourna. Elle était brune, légère et pétillante. Une jolie môme parisienne et des petits seins « à la coque, à l’amour ». Elle demanda avec un accent aigu : « Puis-je vous inviter à prendre un verre ? ». Il y eut une bière puis d’autres. Il retrouva son naturel, ses blagues et son charme latino. Il oublia les copains, Mbappé et les petites femmes de Pigalle. Il ne fut pas question dans leur conversation de Gustave Mahler ni d’Alessandro Scarlatti. Quand tard le soir, ils quittèrent le XVème avenue, ce bar du 8 rue du Maine, c’est elle qui lui prit la main. Ils voulaient flâner sur les quais de la Seine. En passant devant le musée Rodin, rue Varenne, c’est lui qui l’embrassa. Il avait déjà remarqué qu’elle avait les fesses plates mais cela n’avait plus d’importance. Ils étaient aux anges, au septième ciel.

 
 
 

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