De l'origine du monde
- 8 sept. 2023
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Abdou savait, à l’aube de ses soixante-quinze ans, qu’il commençait à sentir le poids des années. Son corps svelte et sec, rappelant les tiges de mil du Sénégal, peinait désormais à se plier. Lacer ses sandales était devenu un exercice épuisant, et chaque mouvement de tête le menaçait d'un torticolis. Pourtant, il n’avait pas besoin d’une main tendue pour gravir les escaliers de terre battue ni d’un bâton pour arpenter les étendues de la savane sénégalaise. Cependant, ce qui l’inquiétait le plus étaient les égarements soudains de sa mémoire.
L’autre matin, alors que les premières lueurs orangées du jour embrasaient la silhouette majestueuse des baobabs, il se retrouva au beau milieu du village, déconcerté, au cœur du marché à ciel ouvert. Il était entouré de femmes portant de flamboyants boubous, leurs voix mêlant rires et marchandages dans un dialecte rythmé et vif. Sans le moindre sou en poche et dénué de tout bagage, Abdou peinait à se souvenir comment il avait quitté sa concession.
Un autre jour, précisément le 4 avril, à l’occasion de la célébration de l’indépendance du Sénégal, il avait erré, perdu, incapable de retrouver sa modeste case en bois et tôle ondulée, nichée au nord-ouest du village. Un village dont chaque ruelle et chaque recoin étaient pourtant gravés dans sa mémoire depuis son enfance.
Un autre jour, il s’était retrouvé devant le portail de l'école Amadou Mar Ndiaye, un cahier et un stylo en main, profondément persuadé qu’il était élève en classe de cours élémentaire sous la houlette de Madame Faye, son éducatrice d’antan. Ce ne fut que face aux rires taquins d’un groupe d’écoliers curieux, s'attroupant autour de lui, qu'il réalisa combien sa perception du temps s'était émoussée.
À présent, il se trouvait à Dakar, invité par sa fille, médecin de profession, qui était probablement préoccupée par sa santé déclinante. Elle résidait au deuxième étage d’un bâtiment non loin du célèbre marché de Soumbédioune, et il lui avait juré de rester à proximité. Assis paisiblement sous l’ombrage d’un manguier, au carrefour du boulevard de la Gueule Tapée et de la Rue 2, il se perdait dans l'observation des feux tricolores, fasciné par leur alternance. Lorsque le feu passa au vert pour, sans doute, la dixième fois depuis son arrivée, une interrogation s’immisça en lui. Qui, du rouge, du vert ou de l'orange, avait brillé en premier ? Pour cet homme qui jadis avait décroché le prix d'excellence en mathématiques et avait été formé dans le sillon d'une éducation cartésienne et coloniale, tout avait nécessairement un commencement. Quant à l’origine du monde, il aurait pu attribuer cela à l'intervention divine, mais, depuis sa tendre enfance, il avait toujours été réticent à l'idée d'un pouvoir suprême.
Abdou s'interrogeait : comment le tic-tac de l'horloge avait-il pu émerger du néant ? Il lui vint à l'esprit que le néant, un jour ou une matinée, avait décidé de donner corps à la conscience humaine pour que celle-ci puisse contempler... le néant. « Quel tour de passe-passe habile ! » songea Abdou, convaincu de l'existence d'un néant intelligent. Absorbé par ces pensées, il se leva et emprunta le chemin du retour.
Nul ne sait ce qu'il est advenu de lui.





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