Double je
- 8 mai 2023
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Il y a cinquante ans, ce 24 mars 2049, j’assistais à ma propre mort. Installé au sommet de l’immeuble Kingkey à Shenzhen d’où l’on apercevait le delta de la rivière des Perles et son éclat de mé

daille, je me voyais sur mon lit, le visage torturé par la maladie, les bras étendus le long du corps enveloppé de draps blancs. Un réseau de fils reliés à des appareils de transfusion et de contrôles faisait comme des amarres. Les battements du cœur s’arrêtaient par instants pour reprendre petitement tandis que l’encéphalogramme indiquait une diminution progressive de mon activité cérébrale. La vie se retirait paisiblement comme le reflux tranquille de la marée. Une première pause respiratoire avait alerté l’infirmière qui, à pas feutrés, venait d’entrer dans la chambre. Elle n’eut pas à attendre. A 23H45, en même temps que je rendais mon dernier soupir, je renaissais. Le protocole opératoire se déroulait selon le scénario prévu, élaboré une vingtaine d’années auparavant, suite au drame qui m’avait terrassé.
Rétrospective. Avec la fougue de mes 18 ans, je dispute la finale de basket sur le campus universitaire de Tsinghua, au nord de Beijing où je prépare un doctorat en intelligence artificielle. « Zhou, à toi de marquer » m’ordonne le capitaine de notre équipe en me passant le ballon dans la raquette où je m’étais adroitement glissé. Je m’élance, me retourne pour faire face au panier et inscrit in extremis les deux points de la victoire. Je pousse un cri rauque en retombant lourdement sur le sol. Une terrible explosion déchire ma cheville droite qui me fait tordre de douleur. Affolés, mes co-équipiers se regroupent autour de moi. Quelques minutes plus tard, je suis à l’hôpital Xie-He, au nord-ouest de la capitale céleste. Radiographies, scanners, analyses approfondies. Le diagnostic tombe comme un couperet de la bouche patibulaire du professeur Shi Chian : forme sévère de dystrophie de Becker avec cardiomyopathie aggravée. Je ne fêterai jamais mes quarante ans. Dans le fauteuil roulant qui me ramenait chez moi, j’avais pris ma décision : me transformer, créer un avatar intelligent à mon image, un autre moi-même. Un double je.
Malgré le handicap de la maladie et sourd aux angoisses qui, la nuit, s’approchaient de mon lit, je me jetais à corps perdu dans mon projet. Foin des lamentations. Je déménageais à Shenzen pour bénéficier d’un écosystème plus favorable aux innovations technologies, au sud de la Chine. Première étape : concevoir, sur le principe des couches neuronales, un algorithme à partir de la numérisation de mon génome. Deuxième étape : développer une pensée artificielle sur la base du codage de ma propre pensée. C’était là la plus grosse difficulté. Je me documentais sur le concept du mentalais de Jerry Fodor, étudiais l’approche combinatoire du calcul du sens, dévorais les multiples documentations sur l’affective computing visant à développer les émotions chez les machines intelligentes. Au bout du compte, j’arrivais à la conclusion que l’ADN de mes pensées émergerait naturellement chez mon avatar grâce au big data. Il s’agissait de l’alimenter d’une montagne de données personnelles et dans cette perspective, je bardais mon corps d’une multitude de capteurs et dotais mes lunettes d’une caméra ultra-performante. Tous les enregistrements : mon pouls, les flux électromagnétiques de mon cerveau, le mouvement de mes yeux, les moindres tressaillements de mon élocution, les tonalités de ma voix, les bruits intempestifs de mes intestins et bien entendu mes visions diurnes et nocturnes, tout parvenait sous forme de bits à la machine enregistreuse dont l’avènement de l’ordinateur quantique accéléra les performances. Bien entendu, elle avait entrepris seule une enquête approfondie, digne des méthodes de la CIA, sur mon enfance, ma famille et mes relations.
Au fil des années et parallèlement à la progression de la maladie, nous entretenions, mon avatar et moi, de longues conversations, aussi étranges qu’enrichissantes. Je me livrais totalement, dévoilais les moindres recoins de mon âme, lui parlais de toutes mes passions, mes goûts, mes instincts les plus sordides, mes frustrations, mon inclination pour le surréalisme et le clair de terre de Breton, la poésie de Wang Weï et aussi mon admiration pour Athanase Kircher, un obscur jésuite allemand des années 1620. Quand, épuisé par mes propres paroles, je lui laissais le soin de poursuivre, mon autre « je » reprenait le fil de la conversation là où je l’avais laissé, approfondissait mes réflexions, me rappelait des souvenirs oubliés, évoquait telle ou telle émotion qui m’avait étreint à la vue de la svelte silhouette d’une passante par exemple. Au fur et à mesure, nos échanges prenaient l’allure d’un long monologue avec nos deux voix semblables. Nous étions devenus deux « je » interchangeables, mutuellement compatibles, prêts pour une pérenne collaboration.
Je continuais donc à vivre, une fois disparu. Débarrassé de toutes souffrances physiques, je savourais les sensations que j’avais eu juste le temps d’effleurer. Un simple clic suffisait pour faire surgir une palette d’émotions : l’attirance de deux yeux aimantés, cette tendresse pour le Primitiae gnomoniciae catroptricae de mon ami Kircher ou encore ma gratitude pour ce miroir où jadis je me suis trouvé beau. Et j’avais lu tous les livres.
Cela fait maintenant longtemps en cette année 2099 que je bois à la source de toutes les connaissances et cependant …. je désespère. Est-ce la fatigue que génère le sentiment d’éternité ou un glissement progressif vers le noir-désir ? Que faire ? Désirer un autre ailleurs toujours aussi illusoire ? C’était un soir en septembre, au moment même où je passais commande d’un « double scotch » que surgit la réponse. J’avais besoin d’un autre « je ».
J’expérimentais alors le lâcher prise pour approcher l’éveil, partir à la quête de la vacuité et n’être plus que le tao, ce souffle primal du commencement, et annoncer urbi et orbi : « je suis aussi celui qui suis ».



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