Fais moi un signe
- 3 oct. 2023
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Elle ne croyait ni au ciel ni au diable et toutes les grandes messes la laissaient indifférente. Seules comptaient pour elle la réalité et les situations concrètes même si elle se doutait que tout était illusion. Si elle devait résumer en quelques mots sa philosophie de vie, celle-ci tiendrait toute entière dans ces quelques mots : vacuité des vacuités, tout est vacuité. Christine, une Malgache d’Antananarivo, avait longtemps traversé sa vie à la manière désabusée d’une passagère qui ignore le paysage qui défile derrière la vitre de son autobus. Tour à tour vendeuse dans une supérette du quartier d’Analakely, secrétaire médicale d’un centre de soins de banlieue, enseignante de français au collège protestant Ambohijatovo Avaratra, programmeuse dans une start-up située à l’ombre du majestueux Palais de la Reine, Christine avait confié aux aléas de l’existence, l’itinéraire de son parcours professionnel.
Ses amours avaient connu les mêmes caprices des rencontres inattendues : elle avait aimé malgré sa déchirure la fougue de son premier amant qui l’avait prise, debout, dans le petit cabanon qui servait de cuisine familiale, la délicieuse culpabilité de ses rendez-vous clandestins avec un homme marié, la peau blanche d’un vazaha, un Allemand en goguette, qui lui disait chaque fois qu’il la pénétrait : « ich mag deinen kleinen Arsch » et même la détresse d’un beau militaire âgé qui se désespérait de ne plus vouloir monter à l’assaut de la moindre redoute. A l’approche de la quarantaine, cependant, elle avait décidé de ne plus faire du fil des jours son unique voyage. Elle avait jeté l’ancre dans une entreprise de travaux publics où elle s’occupait, aujourd’hui encore de la comptabilité, s’était trouvé un mari pas meilleur mais sans doute pas pire qu’un autre et avait accouché de jumeaux, une fille et un garçon, qui avaient atteint l’âge adulte sans pertes ni fracas. Christine avait à présent une soixante d’années et vivait seule dans un immeuble d’Ankorondrano depuis le départ de ses enfants et la mort de son mari, survenu subitement il y a une dizaine d’années.
Elle ne l'avait guère aimé de son vivant mais sa solitude actuelle lui faisait regretter cet homme qui l'avait accompagnée pendant une quinzaine d'années. Elle avait la nostalgie de sa seule silhouette, de ses carences et même de sa façon bien à lui d'être présent tout en étant absent du fait de sa discrétion. Maintenant qu'il était mort, son absence prenait la consistance d’une réalité tangible. Souvent, en s'approchant de son balcon, elle sentait l'odeur du tabac, de l'amsterdamer que fumait son mari lorsqu’il se reposait le soir dans son fauteuil à bascule. Une autre fois, elle avait découvert sur son bras, un bleu en forme de cœur, un autre jour c’était une croix qui apparaissait soudainement sur sa jambe ou son ventre. Au fil du temps, une sorte de communication mystérieuse reliait Christine à son défunt mari. Par delà la mort, Christine apprit alors à écouter ces messages venus de l’ailleurs, à accepter ce lien étrange et doux comme un amour surnaturel. Elle qui ne croyait ni au ciel ni au diable, priait l’âme de son cher disparu avec ses mots : « fais-moi un signe ».



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