Hasna, la citadelle
- 24 juin 2023
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Se serait-elle souvenue de cet homme pressé qui l’avait heurtée à Roissy-Charles de Gaulle un matin de septembre, qu’Hasna n’aurait jamais pu le reconnaître. Elle était plus préoccupée par son sac d'Acné Studios qui avait valdingué à quelques mètres de là et qu’elle venait d’acheter à Stockholm avant de prendre l’avion. Pourtant, si elle avait eu le don de lire l’avenir, elle se serait sans doute intéressée au visage sombre et tendu, presque effrayant, de cet artiste tourmenté en partance pour la capitale suédoise où il devait préparer une exposition de peinture quantique. Comment aurait-elle pu deviner que cette bousculade provoquerait un mécanisme aussi absurde que mystérieux par lequel les événements vécus par l’un influenceraient automatiquement la vie de l’autre ? Tous deux resteraient dans l’ignorance totale des liens qui les unissaient à jamais, quelle que soit la distance qui les séparait.
Qui connaît la médina de Hammamet, ses remparts que garde la haute citadelle de la kasbah, ses ruelles étroites et entrelacées peuplées par les étals des boutiquiers, pourrait tenter de percer les secrets de l’âme de Hasna. Comme le cœur de son village tunisien, elle avait dressé autour d’elle un mur de dissuasion: un regard fier et hautain, des yeux noirs en alerte qui semblaient toujours guetter leur proie, et surtout une démarche volontaire et imposante de personne maîtresse de son destin. Ni sa poitrine généreuse, semblable à des grenades juteuses sous un tee-shirt noir et moulant, ni le rouge de ses lèvres délicatement dessinées, ne venaient modérer son allure guerrière. Il fallait réfléchir à deux fois avant de tenter d'aborder cette Méditerranéenne mystérieuse, qui requérait des manœuvres habiles pour quiconque souhaitait lui proposer un embarquement pour Cythère.
Si le souk d’Hammamet est une fête permanente avec la rumeur joyeuse et cosmopolite de ses multiples visiteurs, les interpellations chamarrées des boutiquiers qui se répercutent sur les murs blancs des ruelles, le fouillis des étals où se disputent mille breloques aux couleurs vives, le claquement des dominos sur les tables des cafés où des retraités ventripotents égrènent les meilleures heures de la journée, et le gloussement des femmes qui, dissimulées derrière leur tchador, semblent mener une analyse comparée de la virilité des hommes qu’elles croisent, qui aurait pu croire que ce tumulte battait aussi son plein dans le cœur de Hasna? Cette ingénieure en intelligence artificielle faisait fête à toutes celles et ceux à qui elle acceptait d’ouvrir sa porte et cette générosité accueillante, dans son exubérance même, ne semblait pas être très éloignée de cette toile que tisse l’araignée. Rien n’était de trop, ni les cadeaux ni l’argent, ni le vin ni la musique. À ses amis, elle offrait sans compter; à ses amants, elle se donnait sans retenue, laissant choir ses dessous luxueux en même temps que les interdits du Coran.
Une fois la fête terminée, Hasna se retranchait telle la médina de Hammamet derrière sa muraille, devenue femme froide et distante, après avoir récité le salat al-fajr, la prière de l’aube. Elle n’avait pas dérogé à cette règle ce matin-là avant de quitter son hôtel de Stockholm pour prendre l’avion pour Paris. Le taxi la déposa dans un immeuble de l’avenue Saint-Ouen, où au numéro 4, elle comptait surprendre son amant.
Mais la mécanique des destins intriqués était déjà à l’œuvre.



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