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"Je suis car tu es"

  • 25 juin 2023
  • 4 min de lecture

Je suis un vieux pèlerin qui vagabonde et je suis partout un étranger. Ne me demander pas comment je suis arrivé, une après-midi blanche et sèche, dans un petit village du sud du Niger, une région confrontée à la menace des rebelles de Boko Haram. A Diwa, que les colons français, devaient rebaptiser Diffa, les femmes ont les mains et les pieds teints en rouge orangé.

« C’est du henné, une plante bénie par le prophète Muhammad » m’a éclairé un vieil homme au menton constellé de poils courts et argentés. Les mains posées sur une canne noueuse, il semblait abriter dans les rides de son visage cuivré par le soleil, la mémoire ancestrale du village où je déambulais. Après avoir tant bien que mal avalé un dongouri soko dans une échoppe du centre-ville – la viande, mal cuite et coriace, défiait les assauts de ma mâchoire -, je me laissai guider, comme de coutume, par la spontanéité de mes pas.

Je passai sous une arche annonçant pompeusement « le marché central de Diffa », me faufilait entre quelques étals de légumes qui flétrissaient sous le soleil cuisant de l’après-midi, me retrouvait dans une rue où de jeunes écoliers attendent le début des cours. « Vous ne venez pas avec nous au Kremlin ? » me lança un garçon aussi espiègle que frêle. Je me demandais par quel hasard, cet établissement scolaire s’était vu affubler par les élèves d’un tel nom, eux qui n’avaient jamais mis les pieds à Moscou ? Sans doute en raison de son lourd portail métallique rouge, pensai-je en continuant ma route.

Je ne m’arrêtai ni devant la maison du gouverneur, une bâtisse sans goût ni sentiments, ni dans le quartier de Ya Batama où je croisais quelques chiens efflanqués, passai devant les quatre minarets de la mosquée dont le haut des murs s’ornait d’une frise verte, pour finalement m’immobiliser chez un bouquiniste dont quelques livres étaient disposés sur une étagère improvisée.

Parmi quelques romans d’amour, de livres de géographie et d’histoire et un traité d’agriculture tropicale, un titre retint mon attention tant par son intitulé même que par le thème abordé. « Umbutu : je suis car tu es. Leçons de sagesse africaine » de Munigi Ngomane, préface de Desmond Tutu. Que venait faire cet essai philosophique dans ce ville du Niger en proie aux bandes armées de Boko Haram ?

Au Lycée français d’Antananarivo, capitale malgache qui à l’époque s’appelait encore Tananarive, ni Socrate ni Sénèque ne réussirent à m’intéresser. Le banquet de Platon me laissa froid – pourquoi en faire tout un plat ? me demandais-je alors – tout comme la « critique de la raison pure » de Emmanuel Kant. Si Nietzsche et son surhomme trouvaient grâce à mes yeux, je ne parvenais pas à comprendre cette obsession de toujours chercher le pourquoi du comment. Pourquoi perdre autant de temps à se triturer les méninges au sujet de questions auxquels on n’obtiendra jamais de réponses ?

A mes yeux, la quintessence de l’absurdité de la cogitation philosophique reposait dans ce postulat de Hamlet : « Etre ou ne pas être. Telle est la question ». Dans mon esprit de pèlerin errant, nul espace n’était accordé à la vanité de ce dilemme, tant l’évidence m’apparaissait clair : une chose existe ou n’existe pas. Si à la lisière du village, se dresse un baobab imposant, chacun s’abritera sous son ombre pour échapper à la chaleur étouffante de l’après-midi. S’il n’y est pas, un manguier ou un ylang-ylang ferait l’affaire. Il me semblait qu’il ne pouvait y avoir de problème qui ne trouvât sa solution dans une logique aussi simple.

Par la suite, le doute cartésien dans sa formulation latine était venu m’achever : « Cogito, ergo sum ». Pourquoi faut-il penser pour être ? Lorsque mes pas me menaient au Palais de la Reine et que j’admirais depuis un promontoire, la vaste plaine aux confins de la capitale malgache, avec ses rizières en damier ponctuées de petites bâtisses en briques rouges et ces collines au loin s’estompant dans une brume bleutée, nulle pensée ne troublait ma quiétude bien que je fusse pleinement conscient de moi-même.

A cette époque de ma vie estudiantine, la simplicité des principes qui régissaient mes questionnements, m’amenait parfois à me demander si ma personnalité ne se réduisait pas à une sorte de Gribouille. Et là, devant l’étal de ce bouquiniste de Diwa, je me croyais tout bonnement devenir fou, mes yeux braqués sur le « Je suis car tu es » de l’autrice Ngomane. Ce qui semblait être le déterminant de la philosophie sud-africaine sortait tout bonnement de mon univers mental et de mes croyances les plus profondes.

Bien sûr, j’aime discuter avec les personnes que je croise sur ma route, il m’arrive de partager avec un mendiant ma gamelle de riz, je fais le signe de la croix quand je visite une église bien que ne sois pas croyant, je m’interpose quand une femme est menacée par un mari brutal, je ne souviens pas d’avoir une seule fois frappé un animal et il est possible également qu’on m’ait entendu parler aux arbres. Mais me semble-t-il je n’existe que par moi-même, cela ne fait pas de doute !

A la page 36, je tombais sur cette phrase : « ce que vous êtes suffit ». J’achetais le livre !

 
 
 

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