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L'amant d'Amandine

  • 14 août 2023
  • 3 min de lecture

Dernière mise à jour : 26 août 2023




Ils se sont quittés sur un coup d’éclat. C’était il y a une dizaine d’années déjà. Au cours d’une énième dispute, dans leur petit appartement du sixième étage de l’avenue Saint-Ouen du 18ème arrondissement de Paris, le ton est monté plus qu’à l’ordinaire. Cris et pleurs ont retenti longtemps dans tout l’immeuble avant que le fracas d’une porte rageuse ne vienne fermer le ban du tumulte. Amandine en un tournemain avait rangé ses affaires dans une petite valise noire des années cinquante, débarrassé la minuscule salle de bains de ses crèmes et parfums, enfilé le jean serré qui érotisait ses fesses plates, chaussé ses Nike, descendu l’escalier plus vite qu’un bouquetin le versant du Cauterets. Leur histoire d’amour s’achevait sur ce trottoir parisien, battu par le froid et la pluie de décembre, comme une coulée volcanique qui vient mourir à la traversée d’une route.

Une fois partie, Amandine n’avait plus donné aucun signe de vie ; abandonnant son amant au sort de naufragé solitaire. Yves se souvient encore comme d’hier de leur rencontre dans un bar près de Beaubourg, de leur hymne d’amour, « l’amant d’Amandine » de Duteil qu’ils fredonnaient à l’envie - en dépit de la puérilité navrante des paroles - et de la sauvagerie de leurs ébats amoureux. Amandine n’avait jamais fait entrer la pudibonderie dans son vocabulaire sexuel et elle branlait, suçait, avalait, écartait, happait … naturellement.

Yves pavoisait dans ce nouvel univers érotique avec le ravissement d’un jeune séminariste découvrant le paradis, avec cette crainte toutefois d’en être rejeté par son manque d’expériences. Très rapidement, Amandine avait exigé d’emménager dans le studio qu’il louait à proximité du bureau de poste du numéro 57, où il faisait fonction de guichetier comme nombre de ses camarades Antillais candidats à l’émigration. Yves aimait à penser qu’Amandine avait succombé au charme « sucre de canne » de sa peau insulaire de la même façon qu’elle entrait en extase devant les mille et une richesses de Barbès où chaque dimanche, il l’accompagnait comme un enfant de chœur dans sa quête de l’exotisme.

En récompense, se déversait sur lui une pluie de cadeaux : chemises, pantalons, dîners gastronomiques, nuits d’hôtels dans des quatre étoiles sublimes et comme une épiphanie, se répétaient ces jeux sexuels où Yves parachevait son apprentissage. Si elle dépensait sans compter pour « son tendre et cher amour », selon son expression favorite, Amandine faisait mystère de ses sorties et venues, de ses retours parfois tardifs au « nid d’amour » alors qu’Yves s’impatientait dans son lit, guettant le craquement de ses pas sur le plancher, le grincement de la clé dans la serrure de la porte.

Le questionnait-elle à propos de son emploi du temps, de ses rendez-vous, qu’elle haussait les épaules tandis que son visage se rembrunissait soudainement. Elle lui lançait sans ménagement à la figure : « Je ne te dois rien ». La minute d’après, elle chevauchait Yves et dans le chaloupement de sa croupe, ils voguaient ensemble jusqu’au rivage d’un amour débridé. Il n’empêche. Les scènes se multipliaient au rythme des incartades d’Amandine, aux mots s’ajoutaient d’autres mots, aux cris d’autres cris. Ce dimanche matin, elle était rentrée aux aurores, après une nuit passée à danser et à boire dans les boîtes de nuit du côté de Pigalle.

C’est en tout cas ce qu’elle lui avait dit. Yves l’accusait de mentir et, dans sa fureur jalouse, lui avait aboyé : « Tu portes sur toi l’odeur du sperme, espèce de salope». Elle était alors partie définitivement, sans donner jamais de novuelles. C’était il y a dix ans maintenant. En lisant son journal, Yves venait d’apprendre la mort tragique de son amour ancienne, victime d’un accident la route. Sans manifester d’émotion, il tourna la page du quotidien pour se concentrer sur l’actualité sportive.



 
 
 

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