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La dame en bleu

  • 1 juil. 2023
  • 3 min de lecture

« As-tu du bleu ? ». Longtemps, mon grand père m’accueillait ainsi quand je venais le voir au Centre hospitalier universitaire de Fann au sud-ouest de Dakar. Il me posait toujours cette question avec un geste du pouce, évoquant celui d’un fumeur qui aborde un passant pour lui emprunter un briquet. A chacune de mes visites, je lui apportai un échantillon de bleu soit sous la forme d’une fleur d’hortensia, d’un paquet de Gitane, d’une pièce d’étoffe, ou encore d’une bicyclette miniature. Il repoussait chaque objet que je lui présentais car celui-ci était trop pâle, un autre pas assez profond, un troisième lui rappelait un accident de chasse impliquant un canard sarcelle. Un bleu roi faillit le faire sortir de ses gonds de malade. « La Royal Air Force ne vaut pas un kopek » m’avait-il lancé un jour dans un accès de colère. A l’en croire, le bleu cobalt allait conduire l’humanité à sa perte et le bleu nuit se répandra sur le monde. « Tardera, viendra, un jour le soleil ne se lèvera plus » me prédit-il un matin d’été où le soleil éclatait. Et il jugeait que le bleu outremer était, je ne sais pourquoi, une insulte au continent africain.

Je m’amusais de ses répliques et de ses souvenirs qui au-delà de leur étrangeté me paraissaient comme autant de cailloux que jetait mon grand-père pour me conduire dans un autre univers. Ainsi, l’image d’une dame bleue revenait souvent dans ses propos et cette femme inconnue, comme celle de Verlaine n’était chaque fois « ni tout à fait la même ni tout à fait une autre ». Elle lui serait apparue dans une île lointaine et si son visage s’était évanoui de sa mémoire, il lui restait le souvenir d’un bleu ciel, à la fois aérien, mystérieux, et satiné. « Il faudrait que tu la retrouves pour moi » m’ordonna-t-il un jour où la détresse se lisait dans ses yeux fatigués. Une autre fois, il me raconta une histoire de ciel et d’étoiles où un musicien faisait jouer ses mains sur un morceau de bois. Cette veille de Noël où je lui ai ramené un bleu pétrole, je l’ai trouvé terrifié, le visage caché sous le drap du lit : « Aux abris, les avions reviennent » criait-il avec force, en s’agitant comme s’il voyait déjà la mort. La dernière fois que l’ai vu, il était plus calme en apparence mais ses yeux lointains disaient une forme de désespoir : « je ne veux pas qu’on m’enferme dans un asile de fous » me supplia-t-il. Mon grand-père mourut quelques jours après, emporté par la maladie d’Alzheimer.

Une vingtaine d’années plus tard, par un après-midi de juin, je vins me recueillir dans une petite église orthodoxe de Léros en hommage à mon grand-père ; le matin même j’avais visité un ancien asile d’aliénés connu pour ses méthodes particulièrement brutales. J’avais appris en consultant les archives familiales que mon aïeul avait fait la guerre en 1943 sur cette île grecque, ayant été incorporé dans l’armée britannique. Les Stukas allemands avaient décimé les troupes alliés et les survivants, dont mon grand-père, avaient pu se replier sur le continent. J’étais là assis dans le silence des églises, les yeux fixés sur la statue de la Vierge Marie, la tête recouverte d’une voile d’un bleu qui n’était en fait ni aérien, ni mystérieux ni satiné, un bleu clair tout simple en réalité. Plongé dans ma méditation, je n’entendis pas distinctement les paroles de cette dame brune qui me touchait l’épaule :

- « Vous voulez du bleu ? » lui demandai-je bêtement alors que qu’elle faisait ce geste du pouce évoquant celui d’un fumeur qui aborde un passant pour lui emprunter un briquet. Je m’excusai et lui tendis le mien, un bleu pétrole que je gardai toujours en poche, puis je la regardai avec attention pendant qu’elle plaçait avec dévotion le cierge allumé au pied de la Vierge Marie. A un moment, pendant sa prière, il me semblait qu’elle souriait un peu, peut-être pensait-elle à une amie trop tôt disparue et à des moments heureux partagés ensemble.

Sur le parvis de l’église, je saluai la dame brune :

- Pierre, dis-je en lui serrant la main.

- Je ne vous jette pas la pierre, Pierre, me répondit-elle en me remettant mon briquet.

Et moi comme un automate de répondre : « mais j’étais à deux doigts de m’énerver ! »


Une histoire de fous ?

 
 
 

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