top of page
Rechercher

Le cheminement

  • 18 sept. 2023
  • 2 min de lecture

« Bientôt n’est pas loin » s’inquiétait chaque jour Bartolo en sortant de sa maison de bois sous tôle, posée à l’aplomb d’une falaise. Il avait mal dormi cette nuit-là, épouvanté par des monstres surgis de l’enfer qui le poursuivaient dans les entrailles d’un volcan en éruption. Quiconque aurait vu Bartolo refermer son portail de fer forgé, aurait remarqué immédiatement son visage défait qu’alourdissaient de profondes cernes. Le pas incertain, la tête penchée vers le sol, il se dirigea vers la boutique que tenait un Chinois fraîchement arrivé de Canton. « Un quart de rhum » commanda-t-il au patron qui s’empressa de remplir un petit verre que Bartolo vida d’un trait. Il se racla la gorge bruyamment à la manière d’un coq tendant le cou pour lancer un cocorico. Bartolo sortit de l’épicerie, l’œil vif et la posture redressée et s’élança à grandes enjambées sur le chemin inondé de soleil.

« Où cours-tu comme cela, l’enfer peut attendre ? » s’exclama Roger, un ancien artisan qui prenait le frais sous un tamarinier. L’homme, jadis un haleur de pioche, passait sa journée en désœuvré, à observer depuis son portail les passants, se moquant des grosses lèvres de l’un, des cheveux ébouriffés de tel autre, ou encore de la démarche boiteuse d’un troisième. « Viens boire un coup, le démon peut attendre » proposa-t-il à Bartolo qui ne se fit pas prier. Roger s’empara d’une bouteille posée à ses pieds, et servit Bartolo par-dessus la clôture. Ils burent cul sec et sur un simple merci, Bartolo reprit la route avec encore plus d’entrain. En deux temps trois mouvements, il arriva à la mer.

Claude, assis à croupetons près de sa barque, regardait l’horizon. A cette heure, il devrait être normalement au-delà de la barrière de corail en train de taquiner le poisson, plutôt rare à cet endroit. Il ne ramenait presque jamais rien d’autant qu’au bout de l’hameçon, il oubliait souvent d’accrocher le moindre appât. « Que regardes-tu ainsi, mon camarade ? » lui demanda Bartolo qui avait pris place à ses côtés. Claude haussa les épaules sans rien dire, prit une bouteille coincée contre la barque et remplit à moitié deux moques de fer blanc, lesquelles se vidèrent aussitôt. Sans autre cérémonie, Bartolo se leva et marcha rapidement le long du rivage. Dans les brumes de l’alcool, il lui semblait avoir aperçu au loin les fantômes qui l’avaient poursuivi la nuit dernière. Ce n’était que des âmes errantes, cherchant comme lui un chermin.

Sur fond de ciel bleu, le blanc d’un paille-en-queue dessinait un cercle. Bartolo savait déjà avant même de lever les yeux qu’il tournait en rond comme l’oiseau, poursuivi par les ombres du temps qui passe.

« Peut-être que demain le soleil ne se lèvera pas » songeait chaque fois Bartolo en poussant le portail de fer forgé. Ce soir-là, il ne dérogea pas à ce rituel dont il ne comprenait pas lui-même la signification.


 
 
 

1 commentaire

Noté 0 étoile sur 5.
Pas encore de note

Ajouter une note
Natou Natou 974
Natou Natou 974
18 sept. 2023
Noté 3 étoiles sur 5.

Je ne me demande jamais si le soleil va se lever le lendemain... Mes yeux s'ouvrent...

J'aime

Écris moi un message pour me donner ton avis

Merci pour votre envoi

bottom of page