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Le créateur

  • 25 août 2023
  • 2 min de lecture

J'aurais pu, à l'instar de M. William chanté par Léo Ferré, m'en aller sans but précis sur la 13ème avenue de New York. Mais ce jour-là, la pluie battait le bitume avec obstination, et la brume cachait les gratte-ciels comme une vieille dame cache ses cicatrices. La ville, autrefois vibrante, semblait désormais somnolente, son pouls ralenti par la mélodie incessante de la pluie.

L'idée de me reposer à l'instar des personnages de Tahar Ben Jelloun m'a effleuré. Rentrer chez moi, m'installer confortablement derrière le moucharabieh de ma maison blanche et savourer la douce mélodie de mon narguilé. Mais le soleil, impitoyable, brûlait le marbre de ma demeure, et chaque bouffée d'air était une étreinte chaude et étouffante. Les effluves épicés du marché voisin peinaient à me distraire de cette chaleur accablante.

Alors, j'ai pensé aux Marquises. L'endroit où les soupirs sont rares et les regrets, éphémères. Mais une pensée s'est glissée dans mon esprit : dans ces îles lointaines, gémir n’est pas de mise. Cela ne ferait qu'accroître mon tourment.

Perdu, je me suis tourné vers l'ombre. Pas celle des arbres ou des bâtiments, mais celle du doute. Elle m'apparaissait souvent, flottant au gré de mes incertitudes. Mais à la croisée de ma vie, alors que le crépuscule de mon existence approchait, cette ombre semblait s'évanouir. Sans questions, sans regrets, que reste-t-il à un homme sinon ses certitudes ? J'étais convaincu de l'inéluctabilité de la mort, de la folie sans fin de l'humanité, de l'incompatibilité entre les hommes et les femmes. Je savais que la réalité que je percevais n'était qu'une illusion, et que les dieux n'étaient qu'une création de ceux qui redoutaient la vie.

Alors que le désespoir menaçait de m'engloutir, un frisson a parcouru l'arrière de mon cou. Une sensation familière, comme si le poids du destin venait de basculer. Je levai les yeux et découvris un miroir immense devant moi, qui semblait tout droit sorti d'un autre monde. J'y vis mon reflet, mais quelque chose était différent. Le moi qui se tenait de l'autre côté du miroir avait une expression confiante, une posture assurée.

Intrigué, je m'approchai et mon double fit de même. Nos mains se touchèrent à travers la glace, et brusquement, une foule de souvenirs que je n'avais jamais vécus m'envahit. J'étais à New York, sous la pluie, embrassant la vie avec passion. J'étais chez moi, profitant de la fraîcheur du soir après une longue journée d'été. J'étais aux Marquises, riant et chantant, libéré de tout tourment.

Tout aussi brusquement, les images cessèrent et je reculai, haletant. Mon double me sourit avec douceur et disparut, me laissant face au simple reflet de ma réalité. Alors que le crépuscule tombait sur la ville, je compris que mon errance ne m'avait pas mené vers une destination, mais vers une compréhension : chaque choix, chaque chemin, chaque question, forgeait non pas un, mais d'innombrables destins. Je n'étais pas prisonnier de ma réalité, j'étais son créateur.


 
 
 

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