Les mystères d'Amandine
- 26 juil. 2023
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Par quelques côtés, elle reflétait l’image d’une dame de charité s’adonnant à ses bonnes œuvres. Vêtue sobrement mais avec élégance dans des couleurs sombres, elle promenait sa longue robe entre les tables de nos « usagers » selon l’expression consacrée pour désigner les « sans domicile fixe », les servait d’abondance, remplissait leur verre encore à moitié plein, ramassait les quelques couteaux ou cuillers que personne n’avait vu tomber dans le brouhaha de la salle. Elle semblait régner, par une sorte d’autorité aristocratique, sur ce monde de vies cabossées et d’espérances brisées.
En tant que bénévole, Amandine venait régulièrement donner « un coup de main » à notre association de solidarité, rue Clignancourt à Paris, notamment à l’occasion de repas organisés en faveur de « personnes en relégation sociale », autre expression en vigueur. Il lui arrivait parfois de frapper à ma porte de directeur pour un simple bonjour ou une question d’organisation et nous en profitions pour échanger quelques propos, discuter de tout et de rien, dans une atmosphère détendue. Amandine, dans mon bureau où le désordre prévalait, abandonnait la sévérité qu’elle revêtait en « cérémonie », mot qu’elle préférait à « service ». « J’aurais aimé être une actrice » m’avait-elle dit un jour. Se glisser dans tel ou tel personnage, donner le change, jouer au chat et à la souris, tromper son monde dans une recherche du « sans forme ». C’était son rêve.
Je découvrais alors une personne gaie sans être excentrique, aérienne comme une ballerine qui danserait sur le fil des jours, une femme dont l’intelligence se révélait dans le précis de son vocabulaire, la pertinence de ses réflexions, ses citations poétiques. « J’ai dans mon cœur un serpent jaune, installé comme sur un trône » m’avait-elle déclamé une fois. « Jouait-elle avec moi un autre rôle ? Etait-elle dans mon bureau en représentation » ? Je ne saurais le dire. Il me semblait cependant que derrière son apparence de comédienne, se cachait un être désabusé, presque amer, revenu de ses illusions, doutant de sa capacité à agir, habité par le sentiment de l’inutile.
D’où me venait cette réflexion ? De quelques rares confidences qu’elle m’avait faites, notamment un soir où après une « journée de chiottes », elle avait « le moral dans les chaussettes ». Elle m’avait alors livré quelques bribes de sa vie, ses engagements politiques – elle penchait pour Raymond Barre - son expérience de journaliste parce qu’elle croyait encore au pouvoir des mots, son investissement dans le monde de l’entreprise. « Je voulais participer à la création d’emplois » m’expliquait-elle. Je lisais dans le plissement de ses lèvres, le vague de son regard, la retombée de ses mains son sentiment d’impuissance et la réalité de ses échecs.
Son visage rayonnant, tout à l’heure, s’affaissait alors, révélant les ridelles de son front, les pattes d’oies de ses yeux, et autour de sa bouche, les premiers outrages du temps. Mais déjà, comme si elle s’en voulait de ce moment de faiblesse, elle redevenait elle-même – ou une autre – avec sa « suprême légèreté », se levait de son siège, prenait ses affaires et me donnait le bonsoir sans autre formalités. J’aurais dû la retenir, lui proposer un verre pour reculer la nuit qui tombait déjà mais elle était déjà partie emportant avec elle une partie de ses mystères. Mais en réalité n’ai-je pas eu peur au dernier moment, dans ce bar de la rue Custine où j’avais mes entrées, de « plonger mes yeux dans les yeux fixes d’une satyresse ou d’une Nixe » ?





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