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Les parfums perdus des pierres

  • 10 juin 2025
  • 4 min de lecture

Dernière mise à jour : 1 juil. 2025

Autrefois, en Bretagne, lorsque les fées et les korrigans peuplaient encore les épaisses forêts et les montagnes majestueuses, chaque pierre possédait son propre parfum. En s’en approchant, on pouvait respirer le parfum du foin coupé en été, l’odeur saline des embruns les jours de tempête, ou même des fragrances subtiles évoquant le bonheur, les jours tristes, ou encore les langues oubliées. À cette époque, les montagnes bretonnes étaient si élevées qu’elles frôlaient les nuages sombres de l’hiver et murmuraient leurs secrets aux étoiles.

Cependant, devenues orgueilleuses de leur majesté, ces montagnes finirent par peser lourdement sur la terre. Un jour, un grondement terrifiant annonça un séisme qui fit trembler le sol. Les montagnes s’effondrèrent, projetant des éboulis meurtriers sur les villages voisins et répandant désolation et tristesse parmi les hommes.

Émus et en colère face au drame causé par l’arrogance des pierres, les fées et les korrigans se réunirent en une grande assemblée sous un chêne millénaire, au cœur de la forêt de Brocéliande. Les voix s’élevèrent :

— « Elles doivent disparaître ! » tonna un korrigan à la barbe rousse. « Leur orgueil a causé la mort et la désolation. »

— « Non, » répliqua doucement une vieille fée aux ailes diaphanes. « Ce n’est pas leur existence qu’il faut punir, mais leur cœur devenu sourd. »

— « Qu’on les fende, qu’on les éparpille aux quatre vents ! » s’écria un autre, emporté par la colère.

Mais une jeune korrigane s’avança et dit :

— « Peut-être ont-elles seulement oublié d’écouter les hommes, tout comme les hommes ont cessé de les entendre. »

Après de longues heures de débats passionnés, les voix s’apaisèrent. Le doyen des korrigans leva son bâton et déclara :

— « Alors elles vivront, mais privées de leur don le plus précieux. Qu’elles se souviennent de ce qu’elles ont perdu. »

Ainsi fut prise la décision de leur retirer leur parfum. Depuis ce jour-là, les pierres devinrent silencieuses et mélancoliques, incapables de communiquer ni entre elles ni avec les humains.

Bien longtemps après, près du village de Locmaria, un humble paysan nommé Yann ressentit la profonde tristesse qui émanait des pierres de son pays. Touché par leur souffrance, il décida audacieusement d’aménager un vaste domaine pour y rassembler toutes sortes de pierres : du granit rugueux aux ardoises lisses, des grès tendres aux menhirs imposants, sans oublier les mystérieux dolmens. Son rêve était clair : redonner vie aux parfums perdus et rétablir l’harmonie entre les pierres et les hommes.

Chaque jour, Yann soignait patiemment les pierres, leur parlant doucement et chantant les anciennes mélodies de Bretagne dans l’espoir d’éveiller leurs souvenirs enfouis. Autour d’elles, il planta des fleurs aux fragrances délicates, persuadé que ces nouvelles senteurs pourraient ranimer leurs anciens parfums.

Mais les habitants du village, ne comprenant pas sa démarche, se moquaient souvent de lui. Ils le surnommaient "Yann le rêveur" ou "Yann le fou des cailloux". Les enfants, surtout, n’étaient pas tendres.

— "Regardez-le, il parle encore à ses pierres ! Peut-être qu’il attend qu’elles lui répondent !" criait l’un.

— "Il doit penser que ce sont ses amis, les cailloux... Pauvre Yann !" ajoutait une fillette en ricanant.

— "Attention, il va les faire chanter ce soir, comme s’il était en fest-noz avec des rochers !" lança un autre, moqueur.

Malgré les rires, les regards en coin et les moqueries, Yann ne faiblissait pas. Il continuait inlassablement, convaincu que les pierres n’avaient pas encore livré leur dernier souffle.

Les années passèrent lentement jusqu’à ce qu’une nuit, sous la clarté exceptionnelle de la lune, une brise légère s’éleva du domaine. Ce soir-là, loin des regards des hommes, une nouvelle assemblée fut convoquée sous les branches argentées d’un vieux hêtre enchanté. Les fées et les korrigans, observant Yann depuis longtemps, s’étaient réunis à nouveau.

— « Il chante encore pour elles, » murmura une fée aux cheveux d’écume. « Et jamais il ne se lasse. »

— « Il n’attend rien, il donne, » ajouta un vieux korrigan en hochant la tête. « C’est un cœur pur. »

— « Peut-être... est-il temps, » souffla une korrigane aux yeux brillants. « Peut-être mérite-t-il de recevoir ce que nous avons enlevé. »

Un murmure d’approbation parcourut l’assemblée. Les fées levèrent leurs bras vers le ciel, les korrigans frappèrent doucement la terre du bout de leurs bâtons. Une prière muette monta vers les étoiles.

Puis, dans le silence profond de la nuit, le vent se leva doucement. Émerveillé, Yann s’approcha et sentit, profondément ému, le parfum subtil du lever du soleil émanant timidement d’un dolmen. Peu après, un vieux menhir couvert de mousse libéra le parfum nostalgique des langues anciennes.

Peu à peu, les pierres retrouvèrent leur voix parfumée, redécouvrant ainsi le plaisir de communiquer. Les hommes, émerveillés, comprirent à nouveau le langage oublié des pierres et renouèrent une relation harmonieuse avec elles. Depuis lors, en Bretagne, on raconte que chaque pierre, si l’on prend le temps de l’écouter, murmure encore les doux parfums d’autrefois

 


 
 
 

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