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Ma Dame

  • 17 juin 2023
  • 3 min de lecture

« …. Les osmanthes tardives vous donnent-elles toujours du fil à retordre? Je vous imagine dans votre jardin, à l’ombre du haut mont Song, en train de tailler vos haies ou encore de converser avec le violet de vos lotus. Dans votre dernière correspondance, vous m’avez prié de vous relater un événement qui aurait eu pour effet d’obliquer le cours de ma vie. Voici quelques mots d’un épisode d’une lointaine époque où, selon votre ami Weï, « les bambous gémissaient encore au retour des lavandières».

Un après midi de septembre. Quelque part dans une île lointaine où les habitants viennent de mille parts. Deux pans de montagne en vis à vis. Au milieu coule une rivière de galets ronds et polis. D’un côté, les ruines éplorées d’un Lazaret, de l’autre, une ancienne gare où rumine encore une antique locomotive. Les longues gousses des bois noirs frissonnent sous la brise du soleil couchant. « Comme c’est beau ! » s’exclame un de mes amis, imprimeur de son état. Il désigne du doigt un morceau de tôle rouillée, à moitié coincée sous un bloc de galet. Interloqué, je m’approche. Il souligne avec passion les mille et une nuances d’ocre de la feuille emprisonnée. Ici un dégradé de brun jaune autour d’une gousse d’ambre, là une effusion de miel en forme d’auréoles, sur le côté une griffure de pattes d’ours ou encore en bas, à droite, ce brouillon de kaki comme un souffle de vent. Je crois même voir dans ce tableau écrabouillé, un clair de lune sur le Nil. Stupéfait, je reste quelques minutes dans un temps suspendu, en proie à un tumulte d’émotions où domine un mouvement de colère : « Comment une telle splendeur m’a-t-elle été refusée si longtemps ? »

Je me suis souvenu de ce vernissage, organisée quelques années auparavant au centre d’action culturelle. L’artiste dont le nom m’échappe aujourd’hui proposait une dizaine de tableaux, tous composés de vielles tôles ondulées qu’encadraient de planches de chantier. Il m’était resté, au sortir de cette exposition, le sentiment d’une escroquerie esthétique, une sorte de détournement d’art et pour tout dire la conviction d’une pantalonnade gargantuesque.

Ainsi, ma dame, j’avais tout faux. Une épouvantable erreur de goût et de jeunesse, réparée aujourd’hui, grâce à Dieu. Depuis, je déserte les cercles académiques où le beau s’officialise. Je préfère la fierté de la fleur sauvage, l’aspect chien battu d’un vieux portail de fer forgé. Je m’applique à ce pas de côté pour tenter de débusquer sous la banalité du quotidien, les raretés des chemins de traverse. Ainsi, l’autre jour, cette photo de feuilles mortes de badamier qu’une de mes nièces a postée sur sa page facebook : un bouquet reçu le matin même des mains de son amant. De cette explosion de couleurs à dominante argile jaune orangé, il m’a semblé que s’échappait la mélancolie musicale d’un « après-midi d’un faune » ou encore l’inquiétude angoissée d’un héros romantique. Je m’en suis voulu de n’avoir jamais pensé à un cadeau aussi exceptionnel qu’éloigné de l’arrogance des académiciens de l’esthétique.

Et en vous écrivant ces quelques lignes, ma dame, il me vient cette réflexion au sujet de la beauté comme propriété émergente du processus de décomposition. Ne dit-on pas que le bon vin se bonifie avec le temps ou que dans les vieilles marmites se préparent les meilleures cuisines ? Mieux que l’audace du contemporain, la patine de l’ancien pour apaiser le cours du temps. N’avez-vous pas, vous-même, fait l’expérience de ces hommes dont le charme ne survient qu’à l’orée des tempes grises ? Avec l’âge, je vous l’avoue, il m’arrive de me réconcilier avec mon visage où les rides se multiplient au rythme de mes illusions perdues.

Cependant, je ne sais répondre à la question de savoir à partir de quel moment du processus de détérioration l’on bascule de la beauté à l’inutile laideur. A vouloir trop attendre le meilleur, ne prenez-vous pas le risque, comme vos osmanthes tardives, de voir se faner votre teint de jade pur ?

Le rouge de vos pivoines a sans doute plus d’éclat quand le soir venu, leurs pétales s’alourdissent. Je devine le parfum de vos narcisses rempli davantage de mystères au crépuscule qu’au petit matin. Et les fleurs de votre prunier sans doute plus débordantes de promesses à la fin de l’été. Mais si demain, la traîne d’un puissant typhon venait semer la mort en ce jardin, que restera-t-il de ces bonheurs de parterre ? Vous le savez, je n’ai plus l’âge des tempêtes mais assez de souffle cependant pour troubler vos frondaisons, bercer vos marguerites et rougir les pommes de vos pommiers.

Me permettrez-vous de cueillir dès à présent cette rose rouge que vous gardez secrète ?

Votre dévoué »

 
 
 

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