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Ma rencontre avec Luis Borges

  • 24 mai 2023
  • 2 min de lecture

Une après-midi de janvier, je me trouvais dans un vieux quartier de Buenos Aires qui fut autrefois, je m’en souviens, une amitié. Ce n’est pas délibérément que je suis revenu à cette rue où comme un miroir se répètent les hautes arcades. Des pensées diffuses comme des vagues à l’âme me conduisaient là où le hasard réserve des promesses.

Frappant doucement à une petite porte avec un heurtoir de fonte aussi massif qu'une ancre de navire, j'entrai sans invitation dans une vaste salle à l'atmosphère lourde et oppressante. Là, j'étais entouré par des dizaines de milliers de livres, dont la présence pesait dans l'air. Je reconnus immédiatement la Bibliothèque de Babel que j'avais explorée tant d'années auparavant, sans jamais réussir à en déchiffrer les mystères. Au fond d’une pièce, une personne âgée âgé et voûté, portant le poids du temps sur ses épaules. Ses yeux aveugles semblaient d'une lumière intense, comme si la proximité de la mort avait renforcé leur éclat. C’étaient lui, Jorgès Luis Borgès.

Notre conversation a évité les sujets habituellement qui lui étaient chers : l'infini, les labyrinthes, les miroirs et les réalités fictives. Au lieu de cela, je l'ai interrogé sur un de ses poèmes, dédié à Francisco Lopez Merino, et en particulier sur cette phrase qui m'avait fasciné : "il ne nous reste alors qu’à dire le déshonneur des roses qui n’ont pas su te retenir."

Borges a souri, et d'une voix douce, il m'a parlé de Merino, mais ses mots étaient comme un labyrinthe, sinueux et énigmatique. Je lui ai aussi posé des questions sur le macumba, sur le vaudou, cherchant à savoir s'il croyait en ces forces mystérieuses. Encore une fois, ses réponses étaient plus des énigmes que des réponses, des miroirs reflétant des réalités multiples. Moi qui suis un homme de l'Occident, nourris à des mamelles cartésiennes, je m’étonnais de ces réponses où on ne distingue le vrai du faux, le noir du blanc. En se levant pour me quitter, il me confia : « la nuit, parfois j’aperçois un visage qui me regarde au fon de son miroir. L’art a pour but d’imiter ce miroir qui nous apprend notre propre visage ».

Il disparut aussitôt dans le déclin du jour.

 
 
 

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