Maloya et philosophie
- 13 janv.
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La notion d’être et ne pas être apparaît également dans la musique du maloya. Selon le contexte, « l’intensité n’est pas la même. La façon de battre et le rythme sont différents » indique ainsi Stéphane Grondin, le concepteur de la Maison du maloya. Et il va même plus loin, en précisant que le rythme du maloya a ceci d’original qu’il peut être à la fois ternaire et binaire. Paul Mazaka, l’ancien directeur de la culture au Département, confirme. Pour lui, « jamais mélange aussi audacieux n’a été créé ailleurs. Cette capacité à associer ET binaire ET ternaire est l’un de nos signes identitaires. Ce rythme engendre la lancinance, traverse le corps, et atteint l’esprit ». A ce propos, Paul Mazaka aime à faire partager deux expériences qu’il a vécues et qui mettent en exergue cette complexité de la musique du maloya :
« Les tournées de Granmoun Lélé m’ont conduit – raconte-t-il - au Japon et au Brésil. A Tokyo, à la fin du premier concert, je vois un homme agenouillé devant Granmoun . Il lui embrasse les pieds comme on le ferait à un Dieu vivant. Je m’approche et je reconnais Nana Vasconcelos, le plus grand percussionniste du Brésil, le grand maître incontesté du birimbau, (bobre). Il a continué à couvrir de baisers les pieds de Granmoun comme s’il s’abreuvait à la source même des rythmes premiers. Il me dit : « il faut qu’il vienne au Brésil, à Salvador de Bahia, il y a là-bas un grand festival de percussion dont je suis le directeur artistique avec Gilberto Gil. »
L’année suivante Granmoun Lélé est l’invité prestigieux du festival. A la fin de son premier concert, il était prévu que tous les artistes devaient se retrouver sur scène pour un final en apothéose. Catastrophe, les musiciens brésiliens n’ont pas pu suivre le rythme du maloya. S’en est suivi une cacophonie indescriptible qui a conduit Granmoun à s’arrêter, laissant le soin aux autres de démarrer sur un tempo binaire ; ce qui était pour Granmoun un jeu d’enfant.
Le lendemain, Gramoun Lélé a animé un atelier de percussions chez un autre grand musicien du Nordeste, Carlinos BROWN, artiste des quartiers populaires de Salvador. Granmoun est venu avec 4 tambours malbars et a commencé, comme il le faisait dans sa jeunesse, sur un rythme endiablé, fait de syncope et de contre -temps, le tout encadré dans une structure musicale imbriquant ternaire et binaire. Ce grand musicien qu’est Carlinos BROWN , avec son tambourin , «la perd ler » comme on dit en créole. Le rythme était trop complexe pour lui.»
Si le rythme du maloya arrive à surprendre les musiciens les plus réputés, les paroles peuvent quant à elles faire rougir quelques prudes oreilles. « On ne dit jamais les choses directement. On utilise très souvent des métaphores » explique Stéphane Grondin. Bien sûr, ce langage « codé » évoque en premier lieu l’action politique et les actes de résistance contre la répression policière. Tout le monde comprend que les paroles de « Somin Granboi sa lé long. Tipa, tipa narivé » ne disent ni plus ni moins l’assurance de la victoire au final de la lutte. De la même manière, n’évoquent pas un simple fait divers les paroles : « si koté dan haut. Si koté dan bas. Zandarm la arèt amoin. Moin ladi moin la pa volèr ». Il s’agit bien ici de la dénonciation des violences des forces de l’ordre. Toute autre chose est cependant à comprendre dans le refrain suivant : « amoin lédou. Amoin lédou partou ». Pas besoin non plus d’une grande explication pour deviner les sous-entendus des paroles suivantes : « Pass pa la main si mon grin dou. Ti gaignar pa mon luil koko ». On pourrait multiplier ainsi à l’envie ces allusions érotiques qui accompagnent le maloya.
La conclusion s’impose : le maloya n’est pas unimodal, c’est-à-dire qu’il ne fonctionne pas sur un seul registre. On peut même dire qu’il relève d’une fonction complexe dans la mesure où il est une danse, une musique à la fois ternaire et binaire, une revendication identitaire fondamentale, une célébration profane et sacrée, un discours politique et érotique et toutes ces dimensions se fécondent pour mieux dépasser les contradictions apparentes.




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