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Temps mort

  • 6 juin 2023
  • 14 min de lecture

En ce mois d’avril, l’inspecteur Hubert de Bougainville traîne sa misère sur la route de Grilly, un petit village de l’Ain à la frontière suisse. Un mélange de pluie, de brouillard et de froid donne un air british à la forêt environnante, peuplée pour l’essentiel de platanes et de marronniers. Sur les bras squelettiques des arbres, de rares feuilles vert tendre désespèrent d’un printemps que le bouleversement climatique a mis en retard. L’enquêteur conduit prudemment sa vieille 206, une benson & hedges au bout des lèvres, tandis que l’autoradio reprend un air d’Iron Maiden Caught somewhere in time.

Hubert de Bougainville traverse le pont Bugnon qui enjambe la Versoix, salue d’un regard le château de la Tour et se gare à proximité de l’Hôtel de ville. Il regarde sa montre. Un quart d’heure d’avance. Il déambule un moment le long de la rue principale et pousse jusqu’à une horlogerie baptisée « Equation du temps », s’arrête un instant devant la vitrine pour admirer les montres et pendules dont certaines témoignent d’une époque révolue. Il y a par exemple là sur le côté une imposante horloge comtoise en bois de châtaignier sculptée de personnages bretons dont une fermière en costume traditionnel et sa coiffe haut perchée. Une bigoudène qui renvoie l’inspecteur à la longère familiale du pays vannetais et à des souvenirs de galettes, de far, de musiques de festnoz et de beurre salée.

Hubert de Bougainville qu’un ventre arrondi a rendu nonchalant sort de sa rêverie et revient tranquillement sur ses pas. A neuf heures précises, le maire et sa cinquantaine grandiloquente l’accueillent derrière un vaste bureau de chêne massif sur lequel trône une pendule religieuse Louis XVI. « Une réplique » précise le maire qui en homme politique expérimenté n’attend pas les questions pour se mettre à parler.

De la voix forte et claire de qui maîtrise l’éloquence, il résume le fait divers qui s’est déroulée dans la nuit du jeudi au vendredi 17 mars 2016 à Grilly.

- En deux mots, Monsieur l’Inspecteur, on dirait que le temps s’est arrêté cette nuit-là. Comment avons-nous constaté cette chose singulière ? Eh bien, croyez-le ou non, tous les instruments mécaniques à remontage manuel, les montres, réveils et même les aiguilles du clocher de l’église se sont figés à 23H45. Et plus étrange encore, les employés de la mairie ont constaté le lendemain matin, le vendredi donc, que leurs ordinateurs comme tous ceux de la commune d’ailleurs, affichaient sur leur écran la date du samedi 19/03/16, en avance de 24 heures donc. Cette affaire, vous vous en doutez, a provoqué quelque émoi parmi les habitants de la ville qui s’interrogent légitimement sur les causes de cet incident.

Hubert de Bougainville note quelques mots sur le carnet de papier quadrillé qu’il a sorti de la poche de sa veste grise et fixe le maire de ses yeux étonnés.


- A vous entendre, Monsieur le maire, on dirait que la commune de Grilly a connu une sorte de déformation spatio-temporelle limitée à son territoire. Il ne me semble pas, en effet que d’autres communes aient connu le même phénomène. Comment voyez-vous les choses ?

- Effectivement, seule Grilly a été touchée. Je ne sais pas si nous avons été le théâtre d’un épisode de science fiction, mais disons tout simplement qu’il y a eu chez nous comme un trou dans l’écoulement du temps. Je ne sais pas si vous voyez ce que je veux dire. Une sorte de temps mort en fin de compte. C’est bien cela, un temps mort.

Le maire sourit à lui-même, se félicitant intérieurement de ce bon mot.

- Sans vouloir vous offenser, reprend Hubert de Bougainville, n’y aurait-t-il pas une explication plus banale. Ne pourrait-on parler, par exemple, d’une illusion collective ?

L’élu a un mouvement de recul comme déstabilisé, mais retrouve vite ses réflexes d’homme rompu aux joutes électorales. Il riposte, un brin agacé :

- Je n’écarte pas cette hypothèse mais Monsieur l’inspecteur, sachez qu’à Grigny on ne se laisse pas facilement conter. Nous ne sommes pas sujets aux hallucinations et d’une manière générale nous nous en tenons qu’aux faits. Tenez, à ce propos, je vous invite à aller à Mourex, le hameau d’à côté, rencontrer M. Millepertuis. Comme la plante éponyme, il a un côté sauvage mais il a la tête bien planté sur les épaules, et il a des choses à vous raconter. Je vous ne retiens pas plus longtemps monsieur l’inspecteur. Euh, rappelez-moi déjà votre nom ?

- Bougainville, monsieur. Bougainville. Rassurez-vous, je ne suis pas une plante sauvage non plus, répond le policier, plutôt amusé par cet échange à fleurets mouchetés.

Quelques jours auparavant, Hubert de Bougainville avait été convoqué par le commissaire principal ; un homme d’un naturel débonnaire à la silhouette pourtant sèche et presque efflanquée.

- C’est une histoire ridicule de dérèglement du temps et de chronomètres arrêtés, avait-il résumé l’affaire. Cela s’est passé à Grigny. La population est en panique, les adventistes croient en la fin du monde, le maire crie au loup, le préfet demande une enquête. Et voilà Hubert, c’est à vous de calmer les esprits. Ah, j’oubliais, pour couronner le tout, il y a aussi un illuminé qui a cru voir des extraterrestres.

Hubert de Bougainville était reparti, une enveloppe papier Kraft à la main.

- Vous y trouverez quelques notes sur cette affaire, lui avait précisé le commissaire, en replongeant le nez dans ses dossiers.

Devant l’esplanade de la mairie, Hugues de Bougainville prend le temps de tirer une longue bouffée de sa benson & hedges, avant de reprendre sa marche, lentement. A le regarder ainsi, on devine qu’il a l’habitude de se ménager cette sorte de méditation de pleine conscience pour mieux apprécier la fumée bleue qui lui emplit les bronches. Il savoure à l’évidence cette chaleur qu’il garde dans ses poumons - surtout ne pas expirer tout de suite, attendre encore un peu, patienter - avant de la laisser monter en une vague de plénitude qui emmène loin, au-delà du moment présent.

Quelques minutes plus tard, à Mourex, Hugues de Bougainville frappe à la porte d’une maison de ferme qui porte sur ses murs lézardés les traces d’un passé lointain.

- Comment y va ? interroge derrière lui un homme au chapeau de brousse. J’ai été informé de votre visite, entrez donc une fois, lance-t-il à Hubert de Bougainville, surpris par l’arrivée soudaine, presque suspecte, de son interlocuteur.

La pièce que découvre l’inspecteur est un bric-à-brac de statuettes, de masques africains et d’objets artisanaux de toutes sortes ; un capharnaüm dont la semi-obscurité nourrit le mystère et l’appréhension.

- Des vieilleries du Congo de l’époque du roi Léopold II, explique M. de Millepertuis. Je suis d’Anvers et j’ai travaillé pendant des années à Mbuji-Mayi, au centre du pays, pour une entreprise belge de joaillerie. C’était à l’époque où l’on pouvait encore faire des affaires, mais aujourd’hui avec les Maï-Maï, ces groupes de bandits armés qui sèment partout la terreur, le pays est devenu extrêmement dangereux. J’ai eu la clope et je suis rentré.

- Vous y faisiez quoi exactement ? interroge l’inspecteur, en admiration devant un masque ovoïde très stylisé : un long nez effilé, des yeux taillés de biais vers le haut, une fine bouche.

- J’étais plus exactement à Lupata-Pata, un petit village de trois mille habitants à une vingtaine de kilomètres de Mbuji-Mayi où j’encadrais des groupes de creuseurs de diamant, essentiellement des originaires de l’ethnie bagombé. Vous avez devant vous, Monsieur l’inspecteur, un masque Lega dont se servaient les sorciers lors des cérémonies rituelles pour appeler les esprits des ancêtres.

- Vous y avez participé? lui demande un Hubert de Bougainville piqué par la curiosité.

- Deux ou trois fois. A mon arrivée dans le pays, je considérais les danses, les sacrifices d’animaux ou encore les spectacles de transe collective, toutes ces pratiques traditionnelles comme l’expression d’une sauvagerie propre aux indigènes. Avec les années et grâce aussi à mon expérience professionnelle, je me suis rendu compte que je ne pouvais pas porter un jugement objectif sur ces pratiques pour la simple raison que je ne possédais pas les grilles de lecture. Il m’est apparu que les Africains et les Occidentaux appartiennent à deux mondes si différents qu’il est difficile de jeter entre eux des passerelles. Prenez par exemple la question du temps.

- Vous n’allez pas vous aussi me parler de temps mort, l’interrompt l’inspecteur, se souvenant de sa conversation avec le maire.

- Je ne sais pas à quoi vous faites référence exactement. En tous cas, je peux vous dire que le masque que vous avez-vous les yeux n’est pas un objet banal mais une véritable machine à remonter le temps car il permettait de faire passer les esprits du passé au présent. En fait, je crois qu’il n’y a pas, pour reprendre votre expression, de temps mort chez les Africains.

- Vous m’intriguez, M. Millepertuis. Et dites-moi en quoi votre activité professionnelle vous a permis d’arriver à cette conclusion ?

- Les Noirs sont indolents, paresseux, nonchalants, toujours en retard, vous connaissez tout ceci, inspecteur. J’avoue qu’à mes débuts, je faisais tout, jusqu’à utiliser le fouet pour les secouer et les mettre au travail. Il m’a fallu du temps pour comprendre que si les Noirs ne se pressent jamais, et ce n’est pas toujours le cas en vérité, c’est parce qu’ils ont une conception circulaire du temps alors que pour nous, occidentaux civilisés, le temps passe et s’écoule inéluctablement. A quoi bon courir derrière le temps alors qu’on sait qu’il reviendra ? C’est un peu ce que se disent, à peu de choses près, les Africains.

- Je ne vous suis pas trop, Millepertuis. J’aurais aimé poursuivre avec vous cette intéressante réflexion sur le temps perdu ou retrouvé mais il se trouve que je n’ai plus beaucoup… de temps, reprend l’inspecteur tout en regardant sa breitling avenger, acheté il y a plusieurs années déjà. Revenons à nos moutons. Est-ce que vous pouvez me parler … ?

- Je me permets de vous interrompre inspecteur. Vous savez ce que l’on dit au Congo : « tous les Blancs ont une montre mais ils n’ont jamais le temps ». Pour mettre un point final à notre échange, je vous dirais que les Africains ne courent pas derrière le temps mais ils construisent le temps. Vous voyez la différence ? interroge à son tour M. Millepertuis, tout heureux de cette inversion de rôle.

- Bref, terminons-en. Parlez-moi de votre OVNI que vous auriez-vu dans la nuit du jeudi au vendredi 17 mars ? poursuit l’inspecteur en appuyant ses mots pour marquer son autorité.

Millepertuis ne relève pas la pointe ironique du policier, enlève son chapeau brousse qu’il dépose à côté de lui sur un panier d’osier, s’assoit tranquillement sur un tabouret à palabres de l’ethnie Bembé, une planche de bois posée sur un visage creusé de larges orbites –


- Je passe beaucoup de mes nuits à observer le ciel, une habitude qui remonte à l’Afrique où en pleine été, il fait encore chaud même après 23 heures. L’étoile polaire, Bételgeuse, Aldebaran et les pléiades sont mes préférées, je ne saurais vous dire pourquoi, sans doute parce que plus que toutes les autres étoiles, leur luminosité, me semble-t-il, varie d’une nuit à l’autre. J’imagine qu’elles communiquent entre elles et j’essaye rêveusement d’interpréter leurs propos.

- Monsieur Millepertuis, aux faits s’il vous plaît. Qu’en est-il de vos extraterrestres ? s’enquiert l’inspecteur, jetant à la dérobée un œil sur sa montre.

- J’y viens, j’y viens. Dans la nuit de jeudi à vendredi 17 mars donc, j’étais sous ma véranda, emmitouflé dans le burnous que j’ai ramené d’Algérie, quand vers minuit j’ai aperçu, au-dessus de la colline de Mourex, un engin en forme de triangle dressé à la verticale où sur chaque côté clignotaient des lumières vertes et bleues. Il était là, immobile quand soudain il a basculé à l’horizontal avant de descendre lentement vers le sol et de disparaître derrière les marronniers. C’est ce qui m’a étonné car d’habitude, cet engin se contente de survoler la zone pendant quelques minutes avant de disparaître.

- Vous voulez dire que ce n’est pas la première fois que vous voyez, comment dire, euh cette figure géométrique ? questionne de Bougainville, dont les yeux passent de l’étonnement à la stupéfaction.

- Cela a l’air de vous étonner, inspecteur, reprend Millepertuis. Il y a régulièrement des phénomènes de ce genre dans le ciel de Grigny. Lisez l’exemplaire du Progrès que j’ai laissé à votre attention sur la petite table de Côte d’Ivoire, à l’entrée. Il est daté de 21 juin 2015. Une habitante dit avoir aperçu dans le ciel un amas d’étoiles qui se regroupaient et allaient en direction du sud. Une autre lectrice parle d’une lumière bleue et verte au-dessus du Jura tandis qu’une femme des Essard Taignevaux affirme que vers 23 heures une lumière bleue verte a filé très vite en direction de Chalon-sur-Saône. De son côté, un agriculteur assure que le phénomène a duré pendant cinq minutes.

- Il pourrait s’agir d’une banale météorite, suggère l’inspecteur qui de prépare à une vive réaction de son interlocuteur.

- Inspecteur, je ne veux pas chercher misère avec vous. J’ai l’âge de ceux qui ne se battent plus pour avoir raison. Je ne vais donc pas relever votre objection. Pour moi, il s’agit d’objets extra-terrestres en mission de renseignements dans notre région.

- Puis-je vous demander selon vous et sans vouloir vous vexer ce qu’ils cherchent exactement ?

– Je pense que les travaux du CERN les intéressent au plus haut point. D’après ce que je sais, les ingénieurs de ce gros accélérateur de particules élémentaires étudient les lois fondamentales de l’Univers et expérimentent de minis-trous noirs. De mon point de vue et vous allez me dire que je suis influencé par mon séjour en Afrique, ils jouent aux apprentis-sorciers. Tout ceci va mal finir je crois. C’est juste, comment dire, une question de temps, termine-t-il, renvoyant la balle dans le camp de l’inspecteur comme si leurs échanges se résumaient en une partie de tennis.

- Une dernière question, auriez-vous observé une panne de courant cette nuit-là, au moment de la disparition de votre triangle lumineux ?

- Je ne pourrai vous l’affirmer de manière certaine puisque j’éteins tout quand je regarde les étoiles. Je crois me souvenir maintenant que vous me posez la question que n’ai pas vu de lumières au loin vers Grigny quand j’ai fermé les volets avant de me coucher. Cela ne m’a guère étonné ; à certaines périodes de l’année, la mairie débranche l’éclairage public pour des raisons d’économie d’énergie. Ai-je répondu à votre question inspecteur ?

De Bougainville opine du bonnet avant de prendre congé, emprunte l’allée du jardin où abondent les boutons roses des butomes à ombelle et le portail ouvert, allume la cigarette qu’il avait déjà à la main en quittant Millepertuis. Sa 206 le conduit directement au Cabanon, un petit restaurant bon chic bon genre, avec une belle vue sur le Rhône qu’offre sa véranda éclairée de larges baies vitrées. Ce sont surtout les cuisses de grenouille au beurre aillé et persillé accompagné d’une fondue de poireaux qui ont intéressé Bougainville au moment de ses recherches sur internet. En bonne gouelle, comme le taquinait sa grand-mère quand, enfant, il passé des vacances chez elle dans le petit village de Coëtlogon des côtes d’Armor, Bougainville avait pris l’habitude de réserver une table avant tout déplacement professionnel qui le retiendrait la journée.

Il entame sa salade de chèvre chaud, « pour me mettre en appétit » a-t-il dit tout à l’heure en souriant à la serveuse, quand le téléphone portable de la poche de sa veste grise se met à vibrer de manière intempestive.

- Oui, monsieur le commissaire. J’ai rencontré ce matin le maire et l’ancien colon belge et je pense faire un tour au CERN pour parachever mon enquête. A priori, rien d’alarmant. Puisque je vous tiens, pourriez-vous demander aux services de se renseigner sur une éventuelle coupure d’électricité dans la nuit du jeudi au vendredi 17 mars ? Merci beaucoup et bon appétit à vous.

Sans attendre de réponse, de Bougainville éteint son mobile pour pouvoir apprécier ses cuisses de grenouille sans crainte d’être dérangé à nouveau, porte à ses lèvres le verre de Mâcon village auquel il n’a pas su résister et à la manière de s’incliner sur son assiette, on dirait bien qu’il entre dans un moment de temps suspendu.

C’est seulement le lendemain qu’il se rend au CERN où il a rendez-vous, pense-t-il, avec un physicien spécialiste des particules élémentaires, au lieu de quoi c’est une charmante femme d’une trentaine d’années qui l’accueille tout sourire.

- Bonjour monsieur l’inspecteur, c’est un plaisir de vous recevoir. Je me fais un devoir de répondre à toutes vos questions. D’après ce m’a dit mon collègue hier, vous vous intéressez à la courbure de l’espace-temps et à la singularité des trous noirs. Si c’est une enquête que vous menez, serait-il indiscret de vous demander l’identité de la victime ? interroge la belle scientifique un brin moqueuse.

De Bougainville regrette de n’avoir pas choisi son costume Marks & Spencer en toile de mohair bleu marine qu’il garde précieusement dans son armoire au lieu de cette vieille veste usée par le temps qu’il porte ce matin. Il s’arme de sa meilleure voix pour répondre avec modestie :

- Je n’ai aucune connaissance particulière en matière de cosmologie. Voici ce qui m’amène. A Grigny, les habitants ont constaté il y a quelques jours un dérèglement de leurs horloges et ordinateurs et je me demande si vous n’y êtes pas pour quelque chose. Quelqu’un m’a dit qu’il y a des apprentis sorciers au CERN. Est-ce bien le cas, chère madame ? continue l’inspecteur sur un ton badin.

- Pourriez-vous me préciser votre pensée, inspecteur ? Vous m’intriguez réellement.

- Le maire m’a certifié que dans la nuit du jeudi au vendredi 17 mars, il y a eu comme un arrêt du temps dans sa ville. Il a même utilisé l’expression de « temps mort ». Rassurez-moi, dans votre tunnel enfoui dans les entrailles de la terre, vous n’avez jamais trouvé de cadavre de ce type ?

- Détrompez-vous. Le temps mort existe bel et bien !

La voix catégorique de la physicienne résonne comme un coup de tonnerre aux oreilles de l’inspecteur, incapable de réprimer un mouvement de la tête.

- Vous savez depuis Einstein que le temps est relatif. Il dépend de la vitesse et de la gravité, autrement dit de la matière. Je m’explique, plus vous vous rapprochez de la vitesse de la lumière, plus le temps ralentit. Vous avez certainement entendu parler de l’expérience des jumeaux, celui qui voyage dans un vaisseau spatial et l’autre qui reste sur terre. Quand ils se retrouvent, l’un est plus jeune que l’autre. C’est étrange n’est-ce pas ?

- Je vous avoue je ne comprends pas grand-chose. Mais une précision tout de même. Vous me parlez de ralentissement du temps mais pas de sa mort. Qu’en est-il exactement ?

- Faites une expérience de pensée, inspecteur. Imaginez-vous assis sur un rayon lumineux. Eh bien pour vous le temps va à ce point ralentir qu’il finira par s’arrêter.

- Cela me laisse pantois mais je suis bien obligé de vous croire sur parole. Vous m’avez également parlé de l’influence de la matière sur l’écoulement du temps. Un vieil homme m’a parlé hier de trous noirs. Pouvez-vous éclairer ma lanterne à ce sujet avec des mots pas très compliqués, je vous prie ?

- Inspecteur, très simplement. Au niveau de la mer, vous êtes plus proche du centre de la terre qu’en montagne. Conséquence, le temps passe plus lentement à la plage que sur le Mont Blanc. Voyez-vous ?

Le haussement d’épaules de de Bougainville s’accompagne d’une mine déconfite, ce qui ne l’empêche pas pour autant de reprendre le cours de la conversation.

- Vous ne m’avez pas parlé des trous noirs.

- Il s’agit de monstres de l’espace extrêmement compacts, un concentré de matière équivalent pour certains à des milliards de masses solaires. Dans les trous noirs, le temps n’existe plus. Et là votre expression de temps mort prend tout son sens. Je vous invite à faire un petit tour au globe que vous avez certainement dû voir à l’entrée du CERN et visiter notre exposition sur l’Univers. Cela pourrait vous aider dans votre enquête, inspecteur. À s sculpture « Pérégrinations à l'infini », œuvre de l'artiste monde et les âges. Sur la face interne sont gravées des équations

Au point où il en est, de Bougainville ne cherche même plus à relever l’ironie qui perce sous les propos de la jeune scientifique. Il se souvient de sa discussion récente avec Millepertuis selon lequel les Bagombé construisent le temps et reformule à sa manière les propos de la jeune femme.

- Si je vous comprends, à chaque personne, est associé un temps qui lui est propre. Tout dépend de son positionnement dans l’espace et de sa vitesse de déplacement. Est-bien cela ?

- Bravo inspecteur ! Excusez-moi d’avoir douté un instant de votre sagacité. Vous avez raison. Nous sommes dans le temps et chacun d’entre nous construit son propre temps.

- Dernière chose. Au CERN, fabriquez-vous des mini-trous noirs ?

- Tous les jours, inspecteur. Pourquoi cette question ?

« Simple curiosité » répond-il à la physicienne par crainte d’être contraint, en poursuivant la discussion, d’abandonner en rase campagne toutes ses certitudes d’occidental cartésien.

Son téléphone sonne quand il passe devant la sculpture en forme de ruban de Möbius qui garde l’entrée du CERN

- A quelle heure arrives-tu, chéri ? Je t’ai préparé pour ce midi un vol-au-vent aux quenelles que tu adores. Fais attention sur la route, il roille énormément chez nous. Et de ton côté, fait-il également méchant ?

De Bougainville lève les yeux aux ciels, aperçoit au loin de lourds nuages noirs.

- Tu sais, chérie, par ici le temps est toujours incertain.

 
 
 

2 commentaires

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Invité
15 juin 2023

Mais...je veux la suite !

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Anne Marie Le Nivet
Anne Marie Le Nivet
06 juin 2023
Noté 4 étoiles sur 5.

Je l ai trouvé très bien écrit je l'ai lus juste en me levant se matin

J étais tellement prise dedans que j'ai oublié un peu le petit déjeuner

Merci José pour cette très belle lecture qui est très bien écrite

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