top of page
Rechercher

Ti kok de Chine

  • 19 janv.
  • 3 min de lecture

 


« Mon ti kok de Chine la pipe la pompe la Rivière du Mât, j’ai perdu ma poule, ma poule au fond du cabinet ». Cette petite ritournelle que reprenaient en chœur dans un temps ancien, les enfants des cours de récréation, revêt pour le moins un caractère énigmatique. En effet, difficile de déceler a priori une logique dans l’association des mots « coq de Chine », « la pipe », « la pompe » et la « Rivière du Mât ». Et qui a perdu sa poule au fond du cabinet ?

En fait, tout s'éclaircit quand on replace les choses dans leur contexte. Il se trouve que cette ritournelle se situe à la rencontre de trois dimensions importantes de l'histoire et de l'imaginaire réunionnais : l'industrie sucrière, les calamités naturelles et les pratiques religieuses. C'est à la lueur de ce métissage et donc de la philosophie réunionnaise que l'on peut entrevoir la signification de cette ritournelle. Tout d'abord, l'industrie sucrière et la Rivière du Mât nous mettent sur la piste des trois premiers mots : "Ti coq de Chine, la "pipe", la "pompe". Il s'agit en fait de trois éléments d'un mécanisme propre aux usines sucrières et tout particulièrement à une usine de Bras-Panon, situé non loin de la Rivière du Mât. IL s'agit de l'usine de l'Union, construire par Adrien Bellier et dont la caractéristique était de fonctionner selon un mécanisme hydraulique. Mécanisme qui nécessitait des pompes, mais aussi des vannes. A l'époque, on utilisait souvent un type particulier de robinet : le robinet coq.

A la fin du 19ème  et au début du 20ème siècle, les combats de coqs étaient souvent organisés par des Chinois nouvellement installés dans l’île et ce sont les « coqs de Chine » qui combattaient dans les « ronds ».Du coup, les coqs qui ornaient les vannes et robinets ne pouvaient être que des coqs du Chine. Nous avons donc le « Ti coq de Chine », « la pompe », et « la Rivière du Mât ». Il ne nous manque plus que «  la pipe ».C’est tout à fait simple, « la pipe », en langage de plombier, renvoie à la tuyauterie. Un « pipe line » n’est autre qu’un long tuyau qui transporte le pétrole.

En définitive, la première partie de la ritournelle décrit bien un mécanisme hydraulique qui fonctionnait à l’usine de L’union, propriété d’Adrien Bellier, située au lieu-dit le Refuge, à proximité de la Rivière du Mât.

Cette première partie étant clarifiée, quid de la poule perdue au fond du cabinet ? C’est là qu’intervient le deuxième élément susceptible de nous éclairer : les calamités naturelles. Tout le monde sait que La Réunion est souvent victime d’aléas climatiques, surtout en période pluvieuse. Aléas climatiques souvent violents dans la région Est, sujette à de fortes pluies. C’est ce qui se passe à la fin de l’année 1911. Pendant plusieurs jours, il pleut à torrents, les cascades sur la route de Salazie font cortège, la Rivière du Mât coule bord en bord. Ce qui devait arriver arriva : l’eau envahit les canalisations, débordent de partout, inonde l’usine et tout le camp alentour. La catastrophe est telle que l’usine doit fermer ses portes.

 

             Cet épisode climatique explique tout à fait la deuxième partie de la ritournelle quand on tient compte de l’imaginaire et des croyances de la Réunion. Dans le camp de l’usine de l’Union, réservé aux engagés indiens, Mme M…  dont le mari est « cuiseur » à l’usine, vient d’accoucher d’un joli bébé, Adrien, prénom choisi en hommage au « gros propriétaire ». Pour la bonne santé du nouveau-né, âgé maintenant de plus de six mois, elle envisage de préparer un service poule noire de manière à obtenir la protection de la déesse Pétiaye, divinité fréquemment présente sur les petits autels familiaux. Mme M… a déjà invité quelques amis pour participer, le dimanche suivant, à la cérémonie religieuse qui  se déroulera dans la cour de sa maison.

             Malheureusement, le samedi soir, en pleine nuit, c’est la grosse inondation. L’eau emporte tout et notamment la cage de la poule noire qui devait être sacrifiée le lendemain. La poule, on l’a retrouvée noyée quelques jours plus tard, dans le fond du cabinet, situé en contrebas de la cour.

             Et c’est depuis ce temps-là qu’on chante à Bras-Panon et dans toute l’île de La Réunion, cette ritournelle :

             « Ah, ti coq de Chine, la pipe, la pompe, la rivière du Mât, j’ai perdu ma poule, ma poule au fond du cabinet ».

 
 
 

Commentaires

Noté 0 étoile sur 5.
Pas encore de note

Ajouter une note

Écris moi un message pour me donner ton avis

Merci pour votre envoi

bottom of page